Anne Villard | Gérard MACE – Kyôto
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Gérard MACE – Kyôto

 

 

 

« Si la profusion entraîne le désordre, les lacunes entraînent l’incohérence. Qu’il n’y ait ni profusion ni lacune ! »

 

Cette injonction de Kanô Ikkei à propos de la peinture, toujours en 1623, pourrait s’appliquer avec profit à l’écriture et aux jardins. L’idéal qu’elle exprime se trouve d’ailleurs chez tous ceux qui recherchent un équilibre, et non une posture ; chez tous ceux qui ne craignent pas que cet équilibre toujours fragile, parce qu’il est plus facile de se laisser entraîner par la pente, soit une voie trop moyenne pour eux. La formule autoritaire d’Ikkei est du reste le prolongement de ce que notait Urabe Kenkô dans ses Heures oisives, quand il énumérait avec humour les signes de mauvais goût : « Trop d’objets autour de soi, trop de pinceaux sur l’écritoire, trop de bouddhas sur l’autel domestique, trop de pierres, trop de plantes et d’arbres dans le jardin, trop d’enfants et de petits-enfants dans la maison, trop de paroles quand on se rencontre, trop de mérites étalés dans un texte votif. Mais il n’est pas gênant de voir des livres en quantité sur la bibliothèque roulante,  ni les saletés sur le tas de fumier ».

 

Un même esprit semble avoir inspiré le sobre arrangement de Ryôan-ji, où rien ne manque malgré le vide apparent. Et si, de loin, toutes les formules où il est question de résonance du souffle et d’énergie vitale peuvent faire sourire, ou sonner le creux, elles coulent de source quand on est devant ce « jardin sec » à l’échelle d’un monde intérieur, où l’on accomplit un périple sans début ni fin, puisque même le mur du fond n’arrête le regard.

 

On se trouve en fait devant les formes et les couleurs à travers lesquelles on peut saisir ce qu’on nomme ici l’ultime réalité (qui ne se dévoile pas autrement), mais des formes et des couleurs qui viennent s’inscrire sur un fond blanc, comme la peinture quand elle est une poésie muette. Les dix-sept syllabes du haïku s’inscrivent elles aussi sur un fond blanc (ce qui ne veut pas dire immaculé), comme les quinze pierres dont les quatorze seulement sont visibles à la fois. Occidental buté mais bon connaisseur de l’Orient, Claudel avait d’ailleurs retenu la leçon, quand il affirmait, en s’emportant contre la grisaille qu’on nous donne à lire trop souvent, que la poésie c’est tout de même quelque chose de très noir au bout d’un pinceau très fin.

 

Au Ryôan-ji toute différence est effacée entre le naturel et l’artificiel, et si une pierre est toujours cachée (jamais la même), c’est qu’on ne saurait dominer le paysage qui est tout au contraire un panorama : plutôt une vision intérieure face à laquelle il faut se taire s’il on veut y entrer. C’est du moins ce qu’on faisait jadis, quand on se contentait d’écouter grandir les pierres sans les forcer à parler, car aujourd’hui on a ajouté une sonorisation, qui produit le même effet qu’une antenne de télévision sur un clocher. C’est que les Japonais ont besoin d’explications depuis qu’ils se sont ouverts à l’Occident (et non pas au monde, qui depuis toujours est si vaste pour eux : d’un côté l’immensité de l’océan Pacifique, de l’autre la Chine et la Corée avec lesquelles les échanges étaient incessants).

 

A vrai dire, on donne aux visiteurs des informations qui traînent dans tous les guides, illustrés de plus en plus par ces photographies absurdes, pénibles à voir, qui semblent avoir été prises dans un miroir déformant parce qu’on veut tout embrasser d’un seul coup d‘œil. Une mauvaise photographie n’est pas une catastrophe, sauf quand elle circule dans le monde entier, diffusant un cliché qui défigure les lieux en incurvant les lignes, pour introduire de force une perspective d’ailleurs fallacieuse : bref quand elle est une faute contre l’esprit. »

 

 

Gérard Macé, KYÔTO, un monde qui ressemble au monde, Arléa, pp. 33-35.