Anne Villard | Christian BOBIN – 2
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Christian BOBIN – 2

 

 

 

 

 

 

 

 

 

« Les enfants ont un privilège : on ne leur demande pas de justifier leur existence. On ne demande pas à un enfant ce qu’il fait dans la vie. On le sait bien ce qu’il fait : il joue, il pleure, il rit, il espère, il désespère, il attend, il n’attend plus. Il vit, et ça suffit pour lui remplir la vie. On demande beaucoup plus à un adulte. On lui demande de prouver que son existence n’est pas économiquement, socialement inutile. Un enfant peut s’absenter du monde sans que cela se voit. Un adulte ne le peut pas, ou bien il faut qu’il donne un billet d’absence, un mot d’excuse. Un enfant ne parle jamais en tant qu’enfant. Il parle au nom de ce qui traverse ses yeux, son âme, et qui change avec chaque seconde qui passe. Mais la plupart des adultes ne vous parlent qu’au nom de la place qu’ils ont péniblement acquise dans la société. On peut être ingénieur, coiffeur, écrivain, professeur ou épicier. On peut être ce qu’on veut – c’est au fond sans importance. Le mensonge c’est de se confondre avec l’état que le hasard vous a donné. Rien de plus répugnant qu’un professeur qui croit devoir ressembler à un professeur, à l’imaginaire qu’on a d’un enseignant. Et je dirais la même chose d’un ingénieur, d’un épicier ou d’un coiffeur. Les écrivains, c’est le pire : un écrivain qui se fait la tête et les manières d’un écrivain, c’est à fuir, à fuir immédiatement. Nos sociétés sont ainsi faites : il faut qu’on y ait un âge, et une place, et que l’on conforme nos paroles avec cet âge, avec cette place. Une société c’est comme un bruit de fond, une rumeur ininterrompue, jour et nuit, un discours que personne ne tient vraiment mais que chacun reprend. Le discours de nos sociétés – ce bruit de fond permanent – ne s’adresse qu’à la majorité qui travaille, qui fait ruisseler l’argent frais : les adultes entre 25 et 45 ans, acteurs de  la vie économique. Pauvres acteurs d’une pauvre pièce. Les autres, on ne leur parle pas. Les autres, puisqu’on ne leur parle pas, on ne les voit pas. Pour voir une chose ou un être, il faut le faire entrer dans notre songe, l’incorporer à notre douceur, à notre silence, à notre attente. Lui parler avec les mots de notre douceur, avec les mots de notre silence, avec les mots de notre attente. Ce à quoi on ne parle plus finit par disparaître. Ceux à qui on ne s’adresse pas deviennent invisibles. Ce sont la minorité, une foule de minorités : les enfants, les vieillards, les pauvres, les prisonniers, les malades – mais aussi les arbres, les bêtes, les rivières… Mais cela change, pour les enfants et pour les vieillards. C’est entrain de changer : on presse de plus en plus les enfants de vieillir et les vieillards de rajeunir. On leur propose de rejoindre cette classe pour laquelle seule tout est fait, la classe des jeunes adultes consommateurs. On demande aux enfants d’être autonomes – c’est-à-dire, en clair, de nous foutre la paix le plus vite possible, d’aller vite dans un travail, de préférence très bien payé et glorieux. Et on demande aux vieillards de ne plus nous faire penser à la vieillesse (pensée néfaste pour la gaieté économique), de rajeunir, de faire des voyages, du sport, de s’inscrire aux universités du troisième âge. Les deux extrémités de la vie deviennent des enjeux commerciaux et commencent à intéresser, sous cet aspect financier qui est le seul aujourd’hui à donner dignité d’existence. »

 

 

 

 

Christian BOBIN, La merveille et l’obscur, Paroles d’Aube, 1991, pp. 41-43.

Image de Christian BOBIN trouvée  ICI  avec la vidéo de l’émission de France Culture « Les Racines du ciel » sur la Confiance du 23/12/2012.