Anne Villard | Christian BOBIN – 1
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Christian BOBIN – 1

 

 

 

 

 

 

 

 

 

« L’essentiel ne croupit pas dans les livres mais continue de briller sur le cœur, de rafraîchir un regard. Il y a une guerre entre les livres et l’écriture, une guerre jamais gagnée, jamais perdue. Elle confronte les livres et l’écriture ou, c’est la même chose, la lettre et l’esprit. La plupart des intellectuels, des enseignants, des commentateurs, la plupart des adultes raisonneurs et sensés sont des gens de lettres. Ils croient à la lettre, et on croit toujours à la lettre contre l’esprit. On peut lire pour augmenter ses connaissances. On peut lire aussi pour alléger son amour. Ce sont deux lectures tout à fait différentes, opposées, contraires. Elles peuvent avoir lieu autour du même livre. Il y a dans la vie des gens qui seront toujours comme de bons élèves. On dirait qu’ils veulent toujours prouver quelque chose, gagner l’amour d’un maître absent. Alors voilà, ils vous montrent combien ils sont cultivés, ils connaissent ceci, cela, ils ont lu tel écrivain et tel autre. Ils peuvent en parler. Ils en parlent d’ailleurs très bien – très bien sauf que leur parole est mensongère. Elle est mensongère parce qu’elle est morte. Elle est morte parce qu’ils n’ont pas fait entrer leur lecture dans le sang de leur vie, dans le songe de leurs yeux. Ils n’ont même jamais imaginé qu’une telle lecture était possible, qui éclaire le cœur au lieu d’étouffer l’esprit. Ces gens-là se mettent parfois à écrire : des livres érudits, lourds, des livres inutiles pour celui qui les lit comme pour celui qui les fait. Lire c’est manger. Manger c’est incorporer ce qu’on mange, le faire passer dans sa chair et dans son âme. Ces gens là ne vous donnent à manger que des nourritures empoisonnées, que le poison de leur indigence mentale, affective, spirituelle. En général on les retrouve aux postes de décision, dans les plus hautes sphères, à l’université, par exemple. C’est normal, c’est le sort réservé aux meilleurs élèves, à ceux qui n’ont pas imaginer sortir de leur infantile condition d’élève, sinon en devenant maîtres à leur tour. Mais quoi : ils sont toujours dans la classe. Ils n’en sont pas sortis. Quand je parle de lecture, ce n’est pas de ces gens ni de leurs livres dont je parle. Quand je parle de lecture, je parle d’une opération subtile, mystérieuse, d’une alchimie mentale et même physique. On lit avec ses mains autant qu’avec ses yeux. »

 

 

 

 

Christian BOBIN, La merveille et l’obscur, Paroles d’Aube, 1991, pp. 31-32.

Image de Christian BOBIN trouvée  ICI  parmi différents articles et entretiens vidéos le concernant.